1 nov. 2011

Extra-fins



Quand elle m’a donné tes cendres ce matin-là sous la pluie, elle m’avait dit de les mettre aux pieds d’un rosier.  Trois ans après tu es toujours là, dans le cellier, au milieu des confitures.
Je viens te voir au grès des besoins familiaux. Les rosiers ce n’était pas ton truc de toute façon. Tu étais un homme de potager, de verger. Le marcel rentré dans le pantalon, des sabots en caoutchouc et un vieux chapeau de paille en été, un pull bleu en laine qui gratte et des chaussettes tricotées en hiver, je voyais ta grande silhouette pliée sur la terre.

J’en ai passé des heures à tes côtés à enlever les petites bêtes à la main, à ramasser les haricots extra-fins « qualité sans fil », à cueillir les fraises. On ne se parlait pas,  je regardais tes grandes mains et je répétais tes gestes. Ce que j’ai pu coller ma main à la tienne pour voir si mes doigts avaient grandi, mes petits doigts noirs de terre.

Une fois les haricots verts cueillis, il fallait les porter à la sorcière dans la cuisine du sous-sol. La sorcière et son stérilisateur,  qui disait « va plus vite », « tu en gâches plein », « tu es empotée comme ta mère »… La sorcière qui faisait bouillir les légumes, les fruits. Conserver. La sorcière était fière de ses  mètres de bocaux alignés à la cave. Ses mains à elle, ses mots j’en avais peur. La sorcière au cœur de fer, qui donne pour mieux reprendre.

Je revenais vite te voir avec une bouteille d'eau, avec une envie de partir me promener, d’aller à la pêche. Je voulais te dire « sauve-moi, sauve- toi, on se taille dans la deuch et on laisse la sorcière dans sa cave ».  Mais on est toujours revenu. 

Petit à petit, la sorcière a vendu tes terres, tes arbres, tes moulins. Elle t’a mis en bocal.           
La dernière fois que je t’ai vu, tu m’a offert un vieil outil rouillé, tu m’as dit que ton père s’en servait pour faire des routes. Il est toujours dans ma boîte à bijoux, cet objet précieux qui me dit de tracer mon chemin, de ne pas avoir peur des sorcières.

Tu sais, j’ai toujours de petites mains pour ma taille, de petites mains noires de terre souvent les  soirs d’avril à octobre. Cette terre qui m’apaise et me ressource. Cet automne on va agrandir le potager. Je réussis  plutôt bien les fraises et les haricots verts. 

Il est temps que tu quittes les étagères, que tu retournes à la terre.

25 commentaires:

  1. C'est un très très joli texte, qui me touche tout particulièrement...
    A.

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  2. Très émouvant,Muriel,une prière pour cet homme de la terre.

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  3. j'ai aimé la frivolité de votre escapade à paris, mais ces mots-là me touchent évidemment plus...

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  4. Que d'amour !

    jacqueline

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  5. La douleur joliment mise en mots. Des mots simples qui font écho en moi. Et la promesse du renouveau!

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  6. Pas de mots...
    (c'était vraiment une sorcière ?)

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  7. qu'il est beau ce texte... très émouvant...

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  8. beaucoup d'échos en moi ces cendres gardées en attendant le bon moment....
    un bel hommage à ton jardinier préféré

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  9. comme Et-féé, pas de mots derrière les tiens...

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  10. Vous aussi Murielle, vous êtes extra... et très fine; ce bel hommage en témoigne.

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  11. Très beau texte, à encadrer et mettre à la place du bocal? Ou avec...

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  12. Et à quoi bon rester sur une étagère, comme les bocaux de la sorcière…

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  13. joli texte. il s'agit de ton grand-père ?
    chez nous, ceux qui sont partis finissent dans la mer, partir avec un goût de sel...

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  14. ta récolte en sera meilleure!
    il t'a inspirée bien tendrement et joliment!

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  15. Plume extra-fine, coeur extra-large, on sait un peu mieux d'où tu viens et pourquoi tu jardines... Sans doute qu'il sourirait en voyant pousser tes haricots... :-)

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  16. C'est beau... C'est toi... C'est l'inspiration, l'amour et la vie au Jardin.

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  17. les sorcieres et les hommes de potagers font des petites filles aux petites mains pleines de terres et au grand coeur extra fin comme les haricots verts sans fils. tu as bien fait d'oublier les rosiers et les legumes ratacuits. je t'embrasse fort.

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  18. il est beau ce texte et c'est si bien de retourner à la terre.

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  19. pinaise
    soufflee par ton texte, la force de cet homme dont tu parles et sa fragilite aussi ... un homme de cette terre ...

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  20. waouh, ils sont bien jolis tes mots.
    Et quelle vilaine sorcière !

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  21. ... je l'ai lu une première fois en passant, puis une deuxième fois ... et là c'est la 3ème ... c'était qui pour toi ? ton grand-père ou bien un papi de coeur ?

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Merci beaucoup à vous qui passez par là et qui prenez le temps de laisser un commentaire.